mardi 6 octobre 2009

[Pas des histoires] The Living Daylights (P. 01)

Une vieille carcasse au milieu des débris. Il n'avait peut-être qu'une cinquantaine d'années tout au plus, mais dans ce temps là, il était hors d'âge. Il était de ceux qui avait vu le feu se déchaîner, les pays les plus soit- disant civilisés s'écrouler les uns après les autres, les immeubles tomber à terre, et la plupart des êtres fuir ou périr. Birmingham n'était plus qu'un tas de gravats, de pans de mur ne cessant pas de s'effriter, et de sable gris.

Voilà peut-être pourquoi il était encore vivant en cet instant. Avec ses touffes de cheveux gris sur le crâne, avec son dos recourbé, avec son visage buriné, il se fondait dans ce décor. Voilà douze jours qu'il avait commencé son périple. Petit à petit. Qu'importe si son voyage lui prenait le reste de son existence. Après tout, depuis que tous ses proches ont péri et que sa maison a commencé à s'écrouler à son tour, il n'avait plus grand-chose à faire chez lui. Alors, il s'est trouvé une mission, et s'est promis de la mener jusqu'au bout.

La cane frappait le sol avec un rythme de métronome. Le pommeau sur lequel sa main s'accrochait semblait déjà usé par les kilomètres. Derrière ses petites lunettes rectangulaires, il voyait le centre commercial éventré, les tours des banques à terre, un sex-shop dont il ne restait plus que l'enseigne de néon au sol. Cette société n'avait eu que ce qu'elle méritait depuis le début. Ses pas trainants laissaient une marque oblongue dans le sable poussiéreux qui recouvrait le bitume craquelé. Ses doigtés étaient serrés sur sa sacoche alors qu'il avançait toujours en clopinant.

Il jeta un œil sur sa montre à gousset en toussant un peu. Presque vingt-deux heures. Bientôt treize ans que l'Europe n'avait plus vu la couleur d'une nuit. Les dernières montres fonctionnelles et réglées étaient le seul moyen de savoir ce qui était le jour et l'heure selon leurs anciens codes. L'ironie ayant bien sûr voulu que le temps s'arrête le jour du passage à l'heure d'hiver. Il remonta le précieux objet pour s'assurer de ne pas perdre ce point de repère tout en cherchant des yeux un abri pour la nuit.

Soudain, un bruit assourdissant se fit entendre derrière lui, et un sentiment désagréable de profonde lassitude s'empara de lui. Ça allait recommencer, comme chaque soir ou presque. Sa main se grippa à nouveau sur la tête de cheval en haut de sa canne.

Le Frankenstein mécanique, sorte de voiture constituée de débris trouvés sur toute sorte de carcasses et son équipage beuglant approcha à vive allure avant de s'arrêter non loin de lui. Il s'arrêta net. L'assemblée s'attroupa autour de lui. Quatre jeunes. Seize ans tout au plus. Habillés de loques de vêtements maladroitement recousus.

"- Vas-y le vieux, fille le sac, tout de suite, ou on te marave !
- …Partez. Je ne vous ferais aucun mal.
- Putain, ferme ta gueule quand j'te cause !"

Le chef de la petite bande, ou le plus inconscient en tout cas, lui planta un canif sous la gorge avec le visage plein de délectation de celui qui va tuer à nouveau. Lui pensait juste qu'il aurait bien voulu être chez lui avec un thé en cet instant.

" – Aboule ou je te crève, fils de pute !
- …Voilà votre problème, à la jeune génération. Voilà ce qui vous a tué."

Il donna un coup sec de poignet. L'épée sortie de la cane alors que le fourreau tomba au sol dans un claquement, et trancha la main de l'agresseur avec le coutelas. Bruit grotesque quand l'ensemble tombe au sol. Un ange passe. Un hurlement strident accompagné de bordées d'injures. Regard paniqué dans le reste de l'assemblée. Un instant d'hésitation. Un instant de trop.

L'épée coupe d'abord une tête. Puis s'enfonce dans un ventre au son d'un long hurlement se dégonflant petit à petit comme une radio à laquelle on aurait ôté les piles. Le troisième tourne le dos. L'épée passe entre les côtes, transperçant le cœur de part en part. Quelques secondes à peine sont passées. La rue est couverte de sang. Le vieux grommelle. Il en a sur le visage. Il toussote. Il se rapproche du corps du premier, essayant désespérément de se trainer à l'abri avec son moignon. Il lui jette sans élever la voix d'un décibel.

"…Vous ne respectez pas assez la vieille école."

La lame s'abat. Quatre de moins. Il essuie le sang dans les haillons. Sur son costume noir, au moins, le sang ne se voit pas. C'est ce qui devait en tromper beaucoup. Il rassembla sa cane, et repris son chemin en claudiquant, sans un regard en arrière sur les corps morts ou agonisants. C'était juste plus de son âge, ces bêtises. Oui, il lui faudrait un bon thé.

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